Chapitre 1 - Le marché de l’amertumeDavid contre Goliath

Un marché sans pitié / D’un côté, un marché international dont les prix sont fixés en bourse, tributaire de fluctuations, dominé par quatre pays producteurs et quatre géants de l’alimentaire. De l’autre, des milliers de familles de petits paysans, disséminées de part et d’autre de l’équateur, condamnées à l’indigence par ce système, alors qu’elles ne produisent pas moins de 55 % du café mondial. Bilan ? Des tentatives de rébellion réprimées dans la violence.

« Il a été tué d’une balle dans le dos. La balle l’a traversé de part en part. Moi j’ai reçu trois balles. Nous étions allongés sur le sol côte à côte. Par la suite je me suis battue pour que les coupables soient arrêtés. On les a mis en prison pendant trois jours. Ils ont payé 8000 pesos et ils sont sortis libres. Quand ils étaient dehors ils ont essayé à nouveau de me tuer. Moi j’ai décidé de rester ici. Je ne partirai jamais. »

Dans les années 80, Enedina et son mari Octavio ont créé une petite compagnie de bus afin de desservir les villages caféicoles de leur région du Sud mexicain. Un jour, des hommes leur proposent de l’argent pour abandonner leur projet. Octavio, qui a œuvré toute sa vie au développement de son village, refuse d’obtempérer. S’ensuit une série de menaces, qu’il ignore… jusqu’à ce terrible drame. Cette histoire, choisie parmi tant d’autres, illustre l’opposition rencontrée par les petits paysans dans leur pénible quête de l’autonomie. Elle rappelle que le commerce équitable n’est pas une invention occidentale qui, dans le meilleur des cas, aurait été le fruit d’un sentiment de culpabilité ou d’une démarche caritative bien-pensante, et dans le pire, d’une nouvelle stratégie marketing opportuniste. Le commerce équitable est né dans la douleur, de la révolte et de la détermination des petits producteurs de café de l’état mexicain d’Oaxaca. De la fierté et du sacrifice d’Octavio, d’Enedina et de tous ces paysans qui, chaque jour de leur vie, durent marcher des heures pour rejoindre leurs caféiers dans la montagne, sans jamais sortir la tête de la misère, sans jamais récolter la moindre considération, sans jamais obtenir un prix décent pour le fruit de leurs efforts. À qui la faute ? À ce géant oppresseur qu’est le marché international du café.

 

David contre Goliath

Devant Enedina et Octavio se dresse un marché immense, cruel, vorace, impitoyable, où règnent les intermédiaires. Un cours fixé par des hommes en costume de ville dans les lointaines bourses de capitales occidentales : Londres pour le robusta, New York pour l’arabica. 130 millions de sacs de 60 kg y ont transité en 2010, mais par le jeu de la spéculation, ce sont jusqu’à huit fois plus qui ont été échangés sous forme de contrats papier. Plus de 60 % de la production mondiale provient de quatre pays : Brésil, Vietnam, Colombie et Indonésie. Dans les immenses plantations brésiliennes, un ouvrier aux commandes d’une machine peut récolter 60 tonnes quotidiennes, contre 60 kg pour un petit paysan travaillant à la main sur sa parcelle afin de ne récolter que les cerises matures ! Mais il faut savoir que 55 à 60 % de la production globale reste issue du travail des petits producteurs. La moitié du café vert mondial est torréfiée par quatre firmes (Nestlé, Kraft, Procter &Gamble, Sara Lee) et revendue presque entièrement aux pays riches que sont les USA, l’Allemagne, le Japon, l’Italie et la France. Souvent peu regardantes sur la qualité, ces nations en consomment 1,4 milliard de tasses chaque jour.

 

Un cours qui n’entraîne que les petits dans sa chute

La demande en café n’augmente que légèrement chaque année. En revanche, l’offre connaît des hauts et des bas du fait que 60 % de la production mondiale soit tributaire du climat et de la politique agricole de quatre pays seulement. De plus, le marché obéit au cycle biologique biennal du caféier. Ceci a pour conséquence une certaine volatilité des cours du café, exacerbée par la spéculation des grandes banques et autres fonds de pension. Supportables par les grandes exploitations, les fluctuations ont des effets catastrophiques sur la vie des petits producteurs qui, bien souvent dans leur histoire (par exemple suite à l’effondrement du cours due à la déréglementation du marché en 1989) se sont vus contraints de vendre leur café en dessous de son coût de production. Pour eux, les laissés-pour-compte, les parias, les grandes victimes de cette gigantesque machine à moudre, la révolte fut l’ultime recours.